Archives de Catégorie: Ergonomie

Le Père Noël, le préventeur et l’ergonome

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Le Père Noël a embauché un préventeur et un ergonome.

Ses difficultés sont en effet nombreuses : port de charges lourdes à même le dos, risque lié à la conduite, travailleur isolé, risque de chutes, passages étroits, exposition au froid, horaires décalés, surcharge de travail pendant un mois, sous-charge de travail le reste de l’année, …. « Et en plus faut faire Oh Oh Oh  !  avec le sourire » comme il le dit lui-même.

Le préventeur a proposé que les livraisons soient réalisées la journée toute l’année le 25 du mois, que le traîneau soit équipé d’un habitacle et de signaux de recul, que les lutins assistent le Père Noël entre le traîneau et les sapins, a fourni un harnais, un gilet fluo et des chaussures de sécurité au Père Noël… « Il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions » : comme il le dit lui-même.

L’ergonome a analysé sa demande, a étudié l’activité en suivant le Père Noël dans ses tournées, en assistant à son travail d’encadrement des lutins, en mesurant la charge portée, en évaluant les ambiances de travail , en décrivant l’organisation du travail… Il a ensuite échangé avec le préventeur, des représentants des lutins et le Père Noël pour trouver des solutions. Il a été décidé de ne surtout rien changer à l’image du Père Noël livrant des cadeaux sur son traîneau, au risque d’enlever tout sens à son travail et de déprimer Père Noël et lutins. De gros investissements ont néanmoins été réalisés pour amener les paquets jusqu’aux sapins : c’est ainsi que fut inventée la Magie de Noël.

Nous laisserons à l’ergonome le mot de le fin : « Je ne sais pas si on peut parler de magie… en tout cas, le GT* a bien bossé » : comme il le dit lui-même.

* groupe de travail

Xavier RETAUX

 

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[Séminaire] Travail et développement humain – La Fabrique de l’Ergonomie

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Voici donc venir la deuxième édition du séminaire public annuel de l’équipe Ergonomie du Cnam.  Le thème est cette année « Travail et développement humain ». Au menu : le développement des opérateurs, le développement de l’encadrement, le développement de l’organisation, le développement dans l’intervention et le développement durable en ergonomie.

Ce séminaire se déroulera les 25 et 26 janvier 2018 au CNAM (Paris).

Le site du séminaire est ici.
Le programme est disponible en suivant ce lien.

 

[Voir et discuter] Un monde sans travail : quid de l’ergonomie ?

France 5 a diffusé récemment un documentaire sur les transformations du travail, qui traite surtout de sa disparition au profit des robots et des intelligences artificielles. Le voici, ci-dessous.

 

Il serait surprenant que les machines arrivent à combler l’ensemble du travail réel : le prescrit, peut-être, mais le réel… Prenez un distributeur de timbres à la poste : il ne gère pas la file d’attente, n’oriente pas les usagers, ne corrige pas les erreurs d’affranchissement… etc. Un monde de machines semblent nous conduire dans un monde simplifié et lacunaire.

Mais admettons que les ingénieurs épaulés par d’autres professionnels, des ergonomes par exemple, parviennent à créer un monde sans travail. Cela impliquera-t-il une disparition de l’ergonomie ?

Non. Le travail n’est pas l’objet central de notre profession. Son objet est l’activité humaine et il y aura toujours de l’activité humaine. Aujourd’hui, les ergonomes ont un emploi principalement, sur des problématiques de santé au travail et d’amélioration des produits. Dans ce second secteur, les ergonomes ne sont donc déjà plus sur la question du travail. Néanmoins, en même temps que cet emploi donne des moyens et des terrains aux ergonomes, il enferme notre discipline sur des champs spécifiques, rentables ou financés.

Un ergonome peut pourtant potentiellement travailler dans tous les domaines de l’activité humaine : culture, vacances, sport, jeu, jardinage, …etc.  Une fois ce point de vue accepté, notre discipline a de beaux jours devant elle, tant les activités à explorer sont variées. Cela impliquera de nouveaux modèles, de nouvelles méthodes de recherche et d’intervention. Personnellement, j’y vois plutôt une perspective formidable.

Reste à trouver qui payera le travail des ergonomes, mais c’est un autre débat, de taille, qui, dans une société sans travail, ne concernera pas que les ergonomes.

 

[TV] Ergonome, un métier qui s’intéresse à l’activité

Bénédicte Pichard, ergonome membre d’ATEMIS, revendique et argumente le point de vue de l’activité sur un média télévisuel généraliste (France 3 Bretagne). Une excellente prestation qui donne à voir la réalité actuelle du travail des ergonomes, bien loin de l’image d’Epinal habituelle.

Lien vers France 3 Bretagne : L’ergonomie expliquée par Bénédicte Pichard

[Presse] Article du monde et réflexions sur la notoriété

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Le Monde nous propose un article sur le métier d’ergonome « Devenir ergonome : l’humain d’abord ». Il brosse un portrait succinct mais multiple : approche des ergonomes, méthodes de travail des ergonomes, formations et de notoriété du métier. Il s’agit d’une bonne introduction pour qui souhaite découvrir ce métier.

Le journal a choisi de consacrer 1/3 de son article à la question de la notoriété. Pourquoi pas, ce n’est en effet par le métier le plus connu. Cela m’interroge directement sur l’illustration de l’article lui-même. Je remarque que souvent le métier d’ergonome est illustrée par une photo d’ouvrier. Ce qui est le cas ici (ci-dessous l’illustration de l’article du Monde) :

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Souvent le travail d’un professionnel est illustré par une photographie de son activité de travail. Pourquoi ne pas montrer alors un ergonome en action ? Souvent, il s’agira de la photographie d’une personne entrain d’écrire debout s’il est sur site ou assis s’il est en entretien ou à son bureau. Il pourrait alors s’agir de la représentation de beaucoup d’autres métiers et la photographie s’avérera aussi peu discriminante que susceptible d’attirer l’attention.

Le travail d’un professionnel peut également être illustré par le résultat de son travail (pâtissier / pâtisserie par exemple). L’activité des ouvriers ou d’autres opérateurs n’est pourtant pas le résultat du travail des ergonomes, mais leur objet principal et premier d’étude. Il parait pourtant assez difficile de photographier le résultat du travail des ergonomes (cahier des charges, restitution…).

 

Il y a donc un vrai défi pour rendre visible ce métier : être en capacité de le représenter. Une solution pourrait être que l’ouvrier de la photographie ci-dessus soit observé par un individu qui prend des notes. Associer visuellement systématiquement l’ergonome à l’objet de son étude apparaît être un bon début.

Dans le cinéma, une des rares représentations d’ergonome vient du film Kitchen Stories. L’individu n’est pas officiellement un ergonome et l’approche est celle d’une comédie, néanmoins son activité correspond à celle d’un ergonome travaillant pour un concepteur de cuisine scandinave et … qui serait très en avance sur son temps.

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[Moqueries] L’ergonomie selon Fujitsu

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Voici une publicité de Fujitsu qui m’a bien fait rire. Le monde est votre poste de travail nous dit-elle. Plus bas, vient la description de la machine, dont le design est qualifié d’ergonomique, et qui se termine par un très osé Nous le qualifions de poste de travail centré sur l’humain.

Heureusement  que Fujitsu est là : nous, pauvres spécialistes des questions de santé au travail, pensions qu’il ne faut pas travailler sur un portable, assis sur du béton, face à la lumière naturelle, exposé au aléas du climat et au sommet d’un barrage. Quelle erreur !

Nous pouvons maintenant inventer les open space modernes selon Fujitsu : des tas de gens assis au sommet des barrages, travaillant le soleil dans la tronche ou les mains gelées et tombant parfois dans le vide involontairement…  ou pas (il y a de quoi).

Je vous laisse imaginer le tableau !

[Article] L’entreprise libérée, l’ergonomie et le travail réel (Xavier Retaux)

Je fus très sérieusement interpellé par les récents reportages diffusés  sur l’entreprise libérée. L’entreprise libérée est un concept développé par Brian M. Carney et Isaac Getz. Pour mémoire, l’idée est de permettre à l’entreprise de se dispenser du contrôle réalisé par l’encadrement. Ce contrôle étant considéré comme inutile et coûteux (reportez-vous à notre billet pour en savoir plus).

Quelle lecture pourrait en avoir les ergonomes et les autres cliniciens du travail ?

Du point de vue de l’activité de travail, en supprimant le contrôle et en permettant aux salariés de s’autogérer, l’entreprise libérée réduit au maximum, jusqu’à sa disparition, le travail prescrit, la tâche que l’entreprise demande aux salariés et agents.

Ces derniers doivent alors s’auto-prescrire leur activité : la prescription du travail se résume ainsi à la tâche appropriée, la tâche que l’opérateur se prescrit lui-même. Pour être plus exact, dans l’entreprise libérée la tâche est collectivement déterminée et prescrite, que ce soit dans ses objectifs ou les moyens de les atteindre. L’écart entre le travail prescrit et le travail réel serait ainsi bien moins important que dans une entreprise traditionnelle.

Du point de vue de l’ergonomie, plus que l’entreprise, c’est donc le travail réel qu’il s’agit de libérer.

Ainsi avec une lecture traditionnelle en ergonomie sur la base du schéma des 5 carrés, il apparaît que le travail réel va largement contribuer à la prescription de travail réalisée collectivement car les salariés décident en groupe de leurs objectifs et de la manière de les atteindre.  Si les résultats (en terme d’efficacité) semblent là au vue des reportages, c’est certainement parce que dans ces entreprises et administrations libérées les déterminants organisationnels ne peuvent plus contraindre le développement de l’activité réelle.  Toute l’intelligence utilisée pour combler l’écart entre travail prescrit et réel va contribuer à la performance du système et la définition de l’organisation.

Pourquoi les salariées seraient plus heureux ?

Certes, on comprends pourquoi, théoriquement,  ces entreprises libérées seraient plus efficaces. Mais pourquoi les salariés seraient plus heureux ?

Avec une lecture comme celle de Yves Clot des RPS (Risques PsychoSociaux), on peut affirmer que les écarts de critères concernant la qualité du travail seront logiquement réduits dans l’entreprise libérée, limitant l’intériorisation de ceux-ci par le salarié. Cet écart est en effet lié à une absence de débat sur les critères importants entre ceux qui organisent le travail et ceux qui le réalisent. Ceci réduira alors la souffrance qui peut découler du grand écart nécessaire pour concilier des critères simplistes orientées sur le profit et la complexité du réel du travail. Grand écart qui, s’il n’est pas combler par la travail de régulation du salarié, conduit à accumuler cette « mauvaise fatigue » que décrit Yves Clot comme provoquée par le travail mal fait, pas fait ou « ni fait ni à faire ».

Avec une lecture sur le modèle de Karasek, il apparaît clairement que la latitude décisionnel des salariées est plus forte dans l’entreprise libérée puisqu’il se prescrit lui-même sa tâche tant du point de vue de ses objectifs que de moyens pour les atteindre. Notons que si les objectifs restent prescrits de façon descendante par la direction, le risque est grand que le salarié soit maintenu dans une exigence de la tâche trop forte au regards des moyens à sa disposition pour y faire face et soit alors en situation de Job Strain. Une délégation totale de l’organisation du travail est nécessaire, au regard d’une lecture par le modèle de Karasek.

Avec une lecture suivant l’approche de l’environnement capacitant tel que décrit par Falzon et Mollo, il apparaît que plusieurs conditions sont remplies pour que cet environnement soit constitué. Son caractère universel (qui prend en compte les différences pour diminuer les inégalités et favoriser l’inclusion et l’intégration sociale) sera plus aisément construit en intégrant le réel du travail et donc sa variabilité. Le caractère préventif de l’environnement (qui préserve ses capacités futures d’action)  sera également renforcé par une prise en compte de la sécurité gérée (portée par l’opérateur) au même titre que la sécurité réglée (portée par l’organisation du travail). Enfin, le caractère développemental (qui favorise l’autonomie et le développement des savoirs) est sans conteste présent, offrant au salarié la possibilité de se réaliser dans son travail, de porter un projet et donc d’être en bonne santé. Ces entreprises sont théoriquement plus à même de générer un environnement capacitant pour les salariés, environnement qui donnera la possibilité au salarié de développer sa santé définie comme la « Mesure dans laquelle un individu peut réaliser ses ambitions, satisfaire ses besoins, évoluer avec le milieu, et s’adapter à celui-ci » (Conférence internationale pour la promotion de la santé, Ottawa, 1986).

Dans l’entreprise libérée, il s’agit donc surtout de libérer l’activité réelle et ce, par une modification de l’organisation du travail, compatible avec l’accumulation de capital. Cette accumulation de capital est, quoiqu’on en pense, une réalité  et apparaissait comme un obstacle de taille à toute prise en main de l’entreprise par les salariés. Eh oui, l’entreprise n’est pas vraiment libérée… elle reste à ses propriétaires ! J’ai pourtant découvert avec ce concept un véritable trait d’union entre un modèle du travail et son application concrète.  Trait d’union qui s’articule très fortement sur l’objet d’étude premier des ergonomes et des cliniciens du travail : l’activité réelle. Pourtant, pour être discutée, celle-ci doit d’abord être visible et l’on sait bien que ce n’est pas si évident que cela. Les cliniciens du travail et les ergonomes me semblent ainsi être les plus compétents pour accompagner ces changements.

Xavier RETAUX, ergonome consultant

Schéma des 5 carrés issus du site Psychologue du Tracail