[Article] L’entreprise libérée, l’ergonomie et le travail réel (Xavier Retaux)

Je fus très sérieusement interpellé par les récents reportages diffusés  sur l’entreprise libérée. L’entreprise libérée est un concept développé par Brian M. Carney et Isaac Getz. Pour mémoire, l’idée est de permettre à l’entreprise de se dispenser du contrôle réalisé par l’encadrement. Ce contrôle étant considéré comme inutile et coûteux (reportez-vous à notre billet pour en savoir plus).

Quelle lecture pourrait en avoir les ergonomes et les autres cliniciens du travail ?

Du point de vue de l’activité de travail, en supprimant le contrôle et en permettant aux salariés de s’autogérer, l’entreprise libérée réduit au maximum, jusqu’à sa disparition, le travail prescrit, la tâche que l’entreprise demande aux salariés et agents.

Ces derniers doivent alors s’auto-prescrire leur activité : la prescription du travail se résume ainsi à la tâche appropriée, la tâche que l’opérateur se prescrit lui-même. Pour être plus exact, dans l’entreprise libérée la tâche est collectivement déterminée et prescrite, que ce soit dans ses objectifs ou les moyens de les atteindre. L’écart entre le travail prescrit et le travail réel serait ainsi bien moins important que dans une entreprise traditionnelle.

Du point de vue de l’ergonomie, plus que l’entreprise, c’est donc le travail réel qu’il s’agit de libérer.

Ainsi avec une lecture traditionnelle en ergonomie sur la base du schéma des 5 carrés, il apparaît que le travail réel va largement contribuer à la prescription de travail réalisée collectivement car les salariés décident en groupe de leurs objectifs et de la manière de les atteindre.  Si les résultats (en terme d’efficacité) semblent là au vue des reportages, c’est certainement parce que dans ces entreprises et administrations libérées les déterminants organisationnels ne peuvent plus contraindre le développement de l’activité réelle.  Toute l’intelligence utilisée pour combler l’écart entre travail prescrit et réel va contribuer à la performance du système et la définition de l’organisation.

Pourquoi les salariées seraient plus heureux ?

Certes, on comprends pourquoi, théoriquement,  ces entreprises libérées seraient plus efficaces. Mais pourquoi les salariés seraient plus heureux ?

Avec une lecture comme celle de Yves Clot des RPS (Risques PsychoSociaux), on peut affirmer que les écarts de critères concernant la qualité du travail seront logiquement réduits dans l’entreprise libérée, limitant l’intériorisation de ceux-ci par le salarié. Cet écart est en effet lié à une absence de débat sur les critères importants entre ceux qui organisent le travail et ceux qui le réalisent. Ceci réduira alors la souffrance qui peut découler du grand écart nécessaire pour concilier des critères simplistes orientées sur le profit et la complexité du réel du travail. Grand écart qui, s’il n’est pas combler par la travail de régulation du salarié, conduit à accumuler cette « mauvaise fatigue » que décrit Yves Clot comme provoquée par le travail mal fait, pas fait ou « ni fait ni à faire ».

Avec une lecture sur le modèle de Karasek, il apparaît clairement que la latitude décisionnel des salariées est plus forte dans l’entreprise libérée puisqu’il se prescrit lui-même sa tâche tant du point de vue de ses objectifs que de moyens pour les atteindre. Notons que si les objectifs restent prescrits de façon descendante par la direction, le risque est grand que le salarié soit maintenu dans une exigence de la tâche trop forte au regards des moyens à sa disposition pour y faire face et soit alors en situation de Job Strain. Une délégation totale de l’organisation du travail est nécessaire, au regard d’une lecture par le modèle de Karasek.

Avec une lecture suivant l’approche de l’environnement capacitant tel que décrit par Falzon et Mollo, il apparaît que plusieurs conditions sont remplies pour que cet environnement soit constitué. Son caractère universel (qui prend en compte les différences pour diminuer les inégalités et favoriser l’inclusion et l’intégration sociale) sera plus aisément construit en intégrant le réel du travail et donc sa variabilité. Le caractère préventif de l’environnement (qui préserve ses capacités futures d’action)  sera également renforcé par une prise en compte de la sécurité gérée (portée par l’opérateur) au même titre que la sécurité réglée (portée par l’organisation du travail). Enfin, le caractère développemental (qui favorise l’autonomie et le développement des savoirs) est sans conteste présent, offrant au salarié la possibilité de se réaliser dans son travail, de porter un projet et donc d’être en bonne santé. Ces entreprises sont théoriquement plus à même de générer un environnement capacitant pour les salariés, environnement qui donnera la possibilité au salarié de développer sa santé définie comme la « Mesure dans laquelle un individu peut réaliser ses ambitions, satisfaire ses besoins, évoluer avec le milieu, et s’adapter à celui-ci » (Conférence internationale pour la promotion de la santé, Ottawa, 1986).

Dans l’entreprise libérée, il s’agit donc surtout de libérer l’activité réelle et ce, par une modification de l’organisation du travail, compatible avec l’accumulation de capital. Cette accumulation de capital est, quoiqu’on en pense, une réalité  et apparaissait comme un obstacle de taille à toute prise en main de l’entreprise par les salariés. Eh oui, l’entreprise n’est pas vraiment libérée… elle reste à ses propriétaires ! J’ai pourtant découvert avec ce concept un véritable trait d’union entre un modèle du travail et son application concrète.  Trait d’union qui s’articule très fortement sur l’objet d’étude premier des ergonomes et des cliniciens du travail : l’activité réelle. Pourtant, pour être discutée, celle-ci doit d’abord être visible et l’on sait bien que ce n’est pas si évident que cela. Les cliniciens du travail et les ergonomes me semblent ainsi être les plus compétents pour accompagner ces changements.

Xavier RETAUX, ergonome consultant

Schéma des 5 carrés issus du site Psychologue du Tracail

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2 réponses à “[Article] L’entreprise libérée, l’ergonomie et le travail réel (Xavier Retaux)

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